La voyageuse 6bis
Cette machine est arrivée dans ma vie à l’occasion d’un Noël, il y a quelques années. À cette époque, je commençais à m’intéresser de très près aux machines à coudre anciennes. En parcourant les réseaux sociaux et les photos de collections, j’avais découvert toute une variété de modèles, aussi bien à plateau qu’à manivelle. Plus je les observais, plus ma curiosité grandissait !
Je savais déjà que je voulais une machine à manivelle, notamment parce que je devais composer avec un espace limité. Mais j’avais aussi découvert un modèle de base qui m’avait particulièrement séduite : les machines à base violon. Cette forme si particulière me plaisait énormément et je m’étais mise en tête d’en trouver une.
À l’origine, je rêvais d’une Frister & Rossmann, une marque allemande qui me faisait particulièrement envie. Le seul problème, c’est que ces machines peuvent être assez coûteuses et qu’il fallait prévoir un budget conséquent pour en acquérir une. J’ai donc commencé à faire une sélection de modèles qui me plaisaient, que j’ai réunis dans une liste de Noël envoyée à ma famille. Et c’est finalement cette Clemens Müller qu’ils ont choisi de m’offrir.
Une machine allemande sous un autre nom
Derrière cette machine se trouve Clemens Müller, un fabricant allemand de machines à coudre. Son nom est notamment associé à l’histoire de la production de machines à coudre à Dresde, en Allemagne. Mais alors, pourquoi retrouve-t-on certaines de ces machines vendues en France sous le nom de Désiré Bacle?
Pour comprendre, il faut revenir au contexte de l’époque. Après la guerre de 1870-1871, remportée par la Prusse et ses alliés allemands, la France traverse une période de profond ressentiment. La défaite, la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, ainsi que le sentiment d’humiliation nationale alimentent durablement un esprit de revanche. Ce climat se traduit aussi par une méfiance envers l’Allemagne, qui peut aller jusqu’à pénaliser les entreprises dont le nom sonne allemand.
Dans ce contexte, certaines machines ont été commercialisées en France sous un autre nom. C’est ainsi que des modèles associés à Clemens Müller peuvent être retrouvés sous l’appellation Désiré Bacle. Une particularité qui rappelle que l’histoire d’une machine à coudre ne se limite pas à sa fabrication : elle porte aussi la trace de l’époque et du pays dans lesquels elle a été vendue.
Un petit musée personnel
Cette machine avait déjà connu plusieurs étapes avant de rejoindre ma collection. Elle provenait de celle d’un homme qui avait réuni plus d’une centaine de machines à coudre anciennes et les conservait dans un petit musée personnel.
À son décès, ses héritiers ont finalement décidé de se séparer de certaines pièces.
Cette Clemens Müller faisait partie des machines mises en vente et c’est ainsi qu’elle a pu poursuivre son chemin jusqu’à moi.
J’aime imaginer toutes ces machines réunies dans ce lieu, chacune avec sa forme, ses détails et son histoire. Une collection de cette ampleur représente des années de recherches et de découvertes. Et même si je ne connais pas le parcours complet de celle-ci avant son passage dans cette collection, je trouve touchant qu’elle ait été conservée parmi tant d’autres témoins de l’histoire de la couture.
Une remise en état nécessaire
Lorsque j’ai reçu ma Clemens Müller, elle n’était malheureusement pas prête à reprendre du service.
Son levier était grippé et impossible à actionner. Il a donc fallu retrousser mes manches !
J’ai entrepris un important travail de nettoyage et de remise en état pour lui permettre de retrouver sa mobilité. Ce genre de restauration demande du temps, de la patience, mais j’y suis parvenue et aujourd’hui, elle fonctionne parfaitement, quoi qu’un peu capricieuse par moment. C’est d’ailleurs à cet hommage que je l’appelle “La Duchesse”, car c’est elle, qui choisi quand elle veut coudre ainsi que le fil (de soie seulement) et les tissus qu’elle accepte.